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Gaïa

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Au commencement, lorsque le monde n’était encore qu’un souffle suspendu dans le silence, Gaïa ouvrit les yeux dans une immensité sans couleur. Autour d’elle, le vide flottait comme une mer sans vagues ; un ciel sans oiseaux, une nuit sans étoiles. Le monde était une toile tendue, attendant sa première peinture de lumière.

 

Alors Gaïa sentit naître en elle une faim étrange. Ce n’était pas la faim du corps, mais celle des choses qui n’existent pas encore. Une pulsion brûlait dans ses entrailles comme une rivière de feu cherchant une issue. Elle comprit qu’elle désirait déposer son esprit hors d’elle-même, arracher des fragments de sa conscience pour les jeter dans le réel, comme on sème des graines dans une terre nue.

 

Elle tendit ses mains vers le néant.

 

Sous ses doigts jaillirent des montagnes aux épaules de géants, des forêts aux cheveux d’émeraude et des océans qui roulaient comme des draps d’azur secoués par des dieux endormis. Chaque création était un battement de son cœur devenu matière. Elle peignait sans pinceau et elle sculptait sans marteau. Elle créait comme l’orage crée l’éclair, dans un geste aussi violent que naturel.

 

Mais plus elle créait, plus elle sentait quelque chose s’échapper d’elle.

 

Ses pieds s’enracinèrent dans les plaines qu’elle avait dessinées. Ses cheveux se changèrent en rivières bleutée serpentant dans les vallées. Sa peau prit la couleur des falaises et des champs fertiles. À force de créer, elle ne distinguait plus ce qui venait d’elle et ce qu’elle était devenue.

 

L’artiste et l’œuvre se regardaient désormais dans le même miroir.

 

Puis vinrent les autres dieux.

 

Apollon contempla les paysages de Gaïa et y vit une harmonie parfaite. Il chanta leur beauté jusqu’à faire pleurer les pierres.

 

Arès posa ses yeux dessus et n’y aperçut que des champs à conquérir. Il fit galoper ses armées et le sol trembla sous les sabots. Le sang colora les rivières.

 

Dionysos traversa les forêts en riant, couronnant les arbres de grappes sauvages et remplissant les nuits de chants joyeux.

 

Et Zeus regarda l’horizon puis déclara : « Voici mon royaume. »

 

Gaïa observa alors ses créations vivre à travers les regards des autres.

 

Elle comprit qu’une œuvre quitte toujours les mains de son créateur comme un enfant quitte sa maison. Une fois offerte au monde, elle ne lui appartient plus entièrement.

 

Certains embellissaient son œuvre et y ajoutaient des soleils nouveaux. D’autres la salissaient de cendres et de violence. Certains la comprenaient et d’autres passaient devant elle comme on traverse un rêve oublié. Quelques-uns la brisaient. Quelques-uns la déformaient jusqu’à la rendre méconnaissable.

 

Mais même défigurée, elle continuait de respirer.

 

Car une création ne vit pas seulement dans celui qui la façonne. Elle vit dans celui qui la reçoit. Chaque regard y dépose une couleur nouvelle, chaque pensée y laisse une empreinte invisible. L’œuvre voyage d’esprit en esprit comme une torche qu’on transmet dans la nuit.

 

Et Gaïa, devenue Terre entière, sentit alors sous sa peau des milliards de pas, des milliards de voix, des milliards de rêves.

 

Elle comprit que créer n’était pas bâtir une prison pour ses idées.

 

Créer, c’était jeter des graines invisibles dans le cœur des êtres.

Certaines devenaient des jardins immenses, d’autres de simples fleurs sauvages, mais toutes remuaient une terre intérieure où quelque chose attendait déjà de naître. 

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